Le mot du parrain

Ger ar paeron.

La randonnée erratique

  • La randonnée a toujours été pour moi une errance solitaire. Je considère la marche sans but comme une quête, une sorte de fuite et d’avancée vers l’inconnu. Quelques fruits secs dans les poches, un stylo et un carnet c’est ainsi que, sans contraintes, j’aime aller lire le monde qui s’offre sous mes pas tel un « petit » Théodore Monod des contrées verdoyantes. Il s’agit là d’une cueillette de transcription car mon travail d’écriture s’est toujours accordé aux sensations recueillies au fil de mes escapades, en accord avec le hasard dans une relation « géopoétique ».
  • Être au présent au plus profond de soi, les sens en éveil, sentir le Pays qui nous enveloppe au-delà de nous-mêmes, être dans une disproportion fractale, imaginaire et terriblement réelle au monde.

« Assis sur la rouille du lichen
Je lis dans le calcaire d’un os de seiche
Un erg embarqué,
Un lac dans un crabe évidé… »

  • Cette randonnée erratique m’amène à tenter de décrypter le paysage en même temps que celui-ci me scrute, c’est alors que dansent mes pensées comme dans une transe chamanique en communion totale avec ce qui m’entoure. J’essaie de me sentir diluer par le dehors jusqu’à n’être plus rien quand tout est, sinon une pensée qui vogue dans le vent auquel il m’est loisible d’y extraire quelques métaphores à la manière de Joris Ivens. Respirer un peu d’espace est ma prière : « Ce qui importe c’est le passage » dit Nicolas Bouvier. Il me plait donc de errer au plus profond d’un relatif silence, dans le chaos, le corps en éveil, hors de toute théorie.
  • Ma randonnée s’articule autour d’un voyage intérieur plus que géographique même si je me trouve à l’autre bout du monde. Je ne recherche pas la prouesse mais les sensations. Il m’arrive de « tourner » sur un même parcours afin d’y ressentir ce que je n’avais peut-être pas assez osé au premier passage sentant que quelque chose d’indicible m’attire. M’asseoir et intérioriser le lieu ou tout simplement le laisser m’envahir sans vouloir le définir: « C’est de glisser sur les choses qui est le propre du voyage » Kierkegaard.
  • La nature nous dit ce que nous sommes, l’ignorance avide de connaître : « la théorie de la nature est encore et sera toujours « inconnue » parce qu’elle n’est pas théorique, elle est ; » Jack Kerouac.
  • Mes modestes livres de poésie racontent justement ce que j’ai pu extraire de ces randonnées erratiques et solitaires dans une sorte de quintessence du ressenti de mon Pays d’Armor et d’Argoat avec, bien entendu, les défauts de quelques digressions romantiques inhérentes, pour moi, à la Bretagne. Ayant également pratiqué des balades dans d’autres pays celtiques où je retrouve la même essence je conclurai mon propos par une phrase empruntée à Kenneth White : « Mais la plupart du temps on trouvera la « celtitude » à l’état diffus : centrifuge et erratique ».
  • Ce que je préfère dans le voyage ou la randonnée c’est le retour au bercail, retrouver mes odeurs comme une bête son territoire intime et m’atteler à l’écriture dépouillée de ce je j’ai pu engranger dans mon carnet d’errance. Ce moment studieux de poétique serait pure séance masochiste si elle ne s’accompagnait d’un bon Talisker tourbé de l’île de Skye de derrière les fagots evel just !

Louis Bertholom, Quimper, le 15 janvier 2012.