Le mot du parrain

Ger ar paeron Hervé Bellec

La meilleure façon de marcher

Crapahuter, c’était pour le troufion moyen que j’étais le mot consacré pour désigner cette exercice stupide et vain qui consistait à nous faire avaler des dizaines de kilomètres en rase campagne, lestés d’un sac-à-dos lourd comme un cheval mort et d’un fusil qui n’était même pas chargé. Un sergent-chef un rien sadique m’avait méthodiquement dégoûté de la marche et à peine libéré de mes obligations militaires, je m’étais bien juré de ne plus jamais faire plus de deux cent mètres à pied, sauf en cas d’absolue nécessité, bien sûr, c’est à dire lorsque j’avais dépassé le cap des 0,80 grammes.

Marcher, je vous demande bien à quoi ça sert lorsqu’on possède une Renault 12, excusez du peu. Toute rafistolée qu’elle fut, elle était capable de m’envoyer jusqu’à la boulangerie du bout de la rue. Bref, la marche, c’était niet. La randonnée, n’en parlons même pas, c’était destiné à des illuminés qui cherchaient à faire leurs intéressants. A l’extrême rigueur, j’acceptais le mot balade et encore, seulement sur les dunes, quand il s’agissait d’être au bras d’une petite brune dégotée à la sortie d’un bistrot de Landéda.

Et puis j’ignore comment ça m’est revenu, ce désir soudain de mettre le nez dehors sans me sentir obligé de chercher frénétiquement comme un fumeur en manque les clés de la bagnole au fond de ma poche. Sans doute par besoin d’aérer mes neurones déjà largement corrompus par ces années passées à bosser derrière un comptoir, peut-être par coquetterie quand la petite brune en question faisait la moue en tâtant mes poignées d’amour, et pourquoi pas à la recherche d’une solitude parfois réparatrice. Toujours est-il que je me suis mis, disons vers la trentaine, à gambader de mon propre gré sur tout ce que la Bretagne comptait de chemins creux, de sentiers côtiers, de laies forestières, bref de ribinoù, et ce n’est pas ça qui manquait. Plus tard, les bouquins de Bruce Chatwin et de Jacques Lacarrière m’ont appris l’essence et le sens de la marche. Alors il y a eu Saint-Jacques de Compostelle qu’à l’époque personne ou presque ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. On connait la suite et c’est tant mieux.

Flâneurs, aventuriers, poètes, érudits, pèlerins, randonneurs, méditatifs, baladins, baladeurs, sportifs, masochistes, curieux, frimeurs, botanistes, photographes, géologues, nordistes et sudistes, crapahuteurs et sergent-chefs, en groupe, en amoureux ou en solitaire, peu importe les raisons et les motivations, il y a 10.000 meilleures façons de marcher. Touchons du bois, la plupart des sentiers sont encore à tout le monde et ne coûtent que le prix de la sueur qui coule entre les omoplates dès la pente se raidit un peu, ce qui n’est pas bien onéreux en contrepartie du plaisir reçu.

Bonne route à tous. Kenavo ha d’ar c’hentañ tro (bale !).

Hervé Bellec